Les plasticiens en quête de statut

Article parut dans Le Monde le 25.07.2014

LES PLASTICIENS EN QUÊTE DE STATUT

Par Emmanuelle Lequeux

« Tu vois Atlas, celui qui porte le monde ? Eh bien Atlas, c'est nous, les plasticiens, qui portons un monde de galeries, musées, centres d'art, critiques, régisseurs, gardiens… Sauf qu'Atlas est au RSA ! » Cri du cœur lancé par un jeune sculpteur, au moment où les intermittents du spectacle ont commencé à entrer en scène au printemps.

Depuis quelques mois monte une colère rarement exprimée. A la mi-juillet, un groupe Facebook de 650 plasticiens s'est constitué pour la cristalliser, autour de l'idée d'« une économie solidaire de l'art ». Lutte des classes au sein des précaires de la culture ? Le but n'est pas de condamner le régime des comparses du spectacle vivant mais de tenter d'améliorer le système.

COMBIEN DE MILLIERS DE CRÈVE-LA-FAIM

Et de rappeler comment eux, peintres, dessinateurs, vidéastes, vivent. Survivent, plutôt. Pour un millionnaire dont les ventes font la « une » des journaux, combien de milliers de crève-la-faim, dépendants d'un marché ultra-sélectif ?

On le sait peu, mais les plasticiens sont loin d'être aussi bien lotis que les intermittents. De statut, ils n'en ont point. Pour Pôle emploi, ils n'existent pas : travailleurs indépendants, ils ont pour seule recette la vente de leurs oeuvres. Le droit à la formation ? Il demeure très balbutiant. Pas d'accident du travail non plus. Les charges sociales ? Certes, le taux en est avantageux : 15 %. Mais il ne saurait faire oublier la terrible fragilité économique du secteur.

Impossible d'en dresser un tableau fiable, aucune statistique récente n'existe sur le sujet. Quelques chiffres cependant : plus de la moitié des plasticiens vivraient sous le seuil de pauvreté, selon le Comité des artistes-auteurs plasticiens (CAAP), une des principales organisations professionnelles. Leur revenu médian ? Deux fois plus faible que celui des salariés, selon la même source. Sur les 52 221 cotisants à la Maison des artistes (MDA, qui gère leur protection sociale), 57 % déclarent moins de 8 379 euros de bénéfice annuel (en 2012), plancher qui déclenche l'ouverture des droits sociaux (Sécurité sociale, retraite, etc.). Soit 29 765 artistes qui ont pour obligation légale de cotiser, sans pour autant bénéficier d'aucune couverture.

PETITS BOULOTS PLUS OU MOINS ALIMENTAIRES

Régisseurs, techniciens, professeurs en école d'art : tous multiplient donc les petits boulots plus ou moins alimentaires. Et ont recours à mille systèmes D pour s'en sortir. « Je tire toutes mes photos sur mon imprimante et je les épingle sans frais de cadre, témoigne le photographe Franck Gérard, qui a transformé la contrainte économique en choix esthétique. Je réalise moi-même l'installation de mes expositions, trois jours à mettre des épingles, et un seul centre d'art m'a déjà payé pour cela. On ne reçoit jamais non plus d'argent pour le temps de la création, si ce n'est grâce à des résidences ou des aides au projet du ministère. Je fais des emprunts pour financer mes voyages, la vente d'oeuvres reste très marginale dans mon économie. Mais j'ai choisi, mon travail est mon combat. »

« Une culture de la gratuité règne en France », confirme un autre. En effet, quand un plasticien expose dans un centre d'art ou un musée, son commissaire est payé, tout comme le graphiste de son catalogue, le gardien ou la femme de ménage. Mais pas lui. Sous quel prétexte ? On lui offre une magnifique vitrine où promouvoir son travail. Souvent, l'institution lui alloue une somme destinée à la production d'œuvres qu'il pourra mettre sur le marché. Pas besoin, donc, de le rémunérer.

Quid de la plus-value qu'il confère à l'institution où il expose ? « L'artiste est en grande partie dépossédé de l'argent qui circule autour de lui, et de plus en plus on sélectionne dans les expositions les seuls capables de payer leur propre production, ce qui fait que bientôt seuls les riches occuperont les cimaises », assure P. Nicolas Ledoux, à l'initiative du groupe Facebook déjà cité.

« UN DESSIN EN REMERCIEMENT DE LEUR SOUTIEN »

« La peur de se griller avec un musée en réclamant simplement son dû engendre une omerta très courante », poursuit Katerine Louineau, membre actif du CAAP. « Il est rarissime que l'on nous propose des droits de monstration, confirme le jeune sculpteur Lionel Sabatté, qui commence à vivre de son travail après des années passées aux minima sociaux. Dans les budgets alloués, il reste rarement de l'argent pour se rémunérer. Mais on se débrouille : j'ai par exemple fédéré un groupe de collectionneurs pour monter ma dernière exposition, et je leur offre un dessin en remerciement de leur soutien financier. »

Depuis peu, la situation tend à s'améliorer. Même si l'on reste loin du modèle québécois, qui applique une grille tarifaire sur les expositions, « les centres d'art sont désormais très attentifs à offrir des honoraires aux artistes, à professionnaliser les contrats, assure Aude Cartier, directrice de la Maison des arts de Malakoff. C'est bien sûr symbolique, quelques centaines d'euros, mais fondamental pour les aider à trouver une légitimité ».

TRÈS FAIBLEMENT SYNDIQUÉS

Cependant, là où les petites structures tendent à l'irréprochable, les acteurs plus solides comme le Palais de Tokyo ou le Centre Pompidou continuent à renâcler. La fédération des professionnels de l'art contemporain, le Cipac, travaille à assainir la situation, mais les progrès sont lents. Idem dans les galeries, qu'aucun contrat ne lie souvent aux artistes qu'elles défendent, et qui mettent parfois des mois à reverser l'argent des ventes. Le Comité des galeries d'art assure lui aussi réfléchir à la sécurisation de cette relation.

Alors, la révolution, pour quand ? Pas demain. Très faiblement syndiqués, volontiers individualistes, les plasticiens ne savent se fédérer. Et ne sont pas du genre à se plaindre : « Ce côté débrouille enrichit aujourd'hui ce que je fais, et me permet plus de fluidité », assure ainsi Lionel Sabatté.

Reste à inventer. « On pourrait par exemple rémunérer en honoraires les mois de recherche, comme on paye les répétitions d'un danseur, ou nous reverser un pourcentage sur la billetterie, ou augmenter le droit de suite pour les artistes vivants en cas de vente aux enchères, pour monter une caisse mutuelle de retraite », imagine ainsi P. Nicolas Ledoux.

Il ajoute : « Il ne faut pas oublier tous ceux qui se coupent volontairement du marché. Les politiques ont une place à prendre pour protéger ceux qui font le choix de ne pas vivre de l'industrie du luxe et de l'économie libérale. Car la finalité de notre travail est de produire de la pensée, et cela aussi mérite salaire. »

 

Et voici le groupe facebook mentionné