Violence et Séduction

En ouvrant ma boite mail ce matin, j'y ai découvert ce très beau texte écrit par Louis Doucet que j'ai rencontré à l'occasion du salon Mac Paris et dont il est le vice-président. Merci Monsieur Doucet pour ce beau cadeau que je prends comme un bon présage!

Laura Zimmermann – Violence et séduction

Ce qu’on appelle violence, ce n’est rien.
La séduction est la véritable violence.

Gotthold Ephraim Lessing[1]

Laura Zimmermann, jeune artiste née en 1986, pratique une peinture sans concession. Ses compositions font appel à des éléments banals de l’iconographie populaire de notre époque, qu’elle traite dans un geste nerveux et rapide, feignant une facture maladroite, vite faite, bâclée, à l’instar du street art. Elle dévoie et exalte ainsi des images insignifiantes en leur conférant une dimension universelle, inspiratrice, selon les séries, d’angoisse et de malaise, de tendresse et d’empathie. Jeu incessant de violence et de séduction… Elle peut en effet représenter des enfants jouant avec des armes de guerre (série La violence ordinaire), des bambins souriants, dans des attitudes plus conventionnelles (série The Kidz) ou des vacanciers prenant la pose pour une photographie-souvenir (série N’oublie pas de rentrer).

L’artiste peint ses toiles à même le sol, attaquant leur surface avec des gestes qui s’apparentent à une agression du support. On y devine une lointaine filiation avec les drippings de Pollock et l’action painting, mais revisitée à la lumière du pop-art. L’énergie déployée y est offensive, vibrionnante, saturante, électrifiante, mouvante, insaisissable… Les cadrages, comme découpés à la hache, sectionnent des tranches de réalité apparemment arbitraires sur des fonds unis et saturés. Les taches de couleurs vives se côtoient en plages uniformes, simulant les effets que l’on peut obtenir en solarisant ou postérisant une image photographique avec les outils informatiques désormais accessibles à tout le monde. La peau des personnages devient peau de la peinture[2] et vice-versa. La flaque colorée, presque encore fluide, devient corps, figure, fond… Saturation et incomplétude… Résolution et indéfinition… Ambiguïté et ambivalence sont perma­nentes…

Le traitement de la perspective, photographiquement rigoureuse mais privilégiant les effets de plongée ou de contre-plongée, génère des distorsions graphiques qui hyper­trophient une partie du corps – souvent les mains – au détriment des autres. Les personnages semblent s’agripper à la bordure du tableau ou percer sa surface pour s’en extraire et venir contaminer le monde prétendument réel. À moins qu’il ne s’agisse d’une tentative de saisir le spectateur pour l’entraîner à l’intérieur de la peinture. Ou bien encore de le transformer en plages colorées abandonnées aux gestes impétueux et au bon vouloir de l’artiste. Invasion ou immersion, expulsion ou aspiration ? Vertige, dans les deux cas…

La brutale sauvagerie de l’exécution révèle ou accentue la violence latente, sous-jacente, mêlée de fragilité, des sujets. Les personnages nous interpellent, nous prennent à partie, nous provoquent en nous fixant d’un regard apostrophant, parfois souligné par un geste tout aussi suggestif. Les scènes les plus anodines peuvent tourner au drame et l’on cherche, désespérément le détail rassurant qui permettrait de dissiper l’incertitude, de faire taire l’angoisse, qu’elle se résolve en cata­strophe ou en bonheur. En vain… Ne serait-on pas proche, ici, de l’inquiétante étrangeté[3] freudienne ? Ou, du moins, de sa formulation initiale par Jentsch[4] : le doute suscité par un objet apparemment animé dont on se demande s’il s’agit réellement d’un être vivant ou par un objet inanimé dont on se demande s’il ne pourrait pas s’animer.

Même lorsqu’elle aborde, dans la série The Kidz, la thématique de jeunes enfants dans des attitudes qui n’ont rien d’agressif, Laura Zimmermann maintient une forme de sourde angoisse. La suppression de tout contexte pouvant diriger l’imagination vers une histoire univoque, la distanciation voulue des cadrages et des mises en page, l’arbitraire des couleurs criardes coulant en plages fluides mais aux limites précises, l’insistance des regards… tout contribue à susciter une forme d’appréhension persistante dès que l’on s’attache à pénétrer au-delà de la première vision superficielle de la toile. Revient alors à l’esprit la mise en garde de Reverdy : « Quand tu rencontres la douceur, sois prudent, n’en abuse pas, prends garde de ne pas démasquer la violence. »[5] Le malheur est proche, mais on ne sait ni d’où ni comment il va survenir. Le spectateur est laissé libre de projeter ses propres frayeurs, ses fantasmes et tout ce qui prend racine dans sa propre enfance.

A contrario et contre toute attente, la série La violence ordinaire, dans laquelle des enfants jouent avec des armes à feu nous semble moins angoissante. La violence y est présentée sans fard, mais dans des postures et des mises en scène qui incitent le regardeur à envisager l’hypothèse d’un jeu[6]. Que penser, en effet, de cette toile figurant un enfant de sept ou huit ans avec le canon d’un pistolet dans la bouche, comme s’il était prêt à se suicider ? Les armes sont-elles réelles ou factices ? Sommes-nous dans le monde des enfants-soldats ou dans la sphère d’un jeu malsain ? Ne serions-nous pas en face d’une illustration du propos de Nietzsche : « Chaque homme cache en lui un enfant qui veut jouer. »[7] ? Laura Zimmermann n’y va pas de main morte et, cependant, sa proposition, aussi directe et cinglante soit-elle, nous rappelle le propos de l’auteur du Gai Savoir. Quand l’enfant joue, il est tout à ce qu’il fait, sérieux, concentré, présent au présent. Nul ne peut l’en distraire. L’artiste, comme Nietzsche, nous inciterait à cesser de nous repaître de nostalgies, d’utopies, de souvenirs, d’idéaux pour nous immerger dans le hic et nunc, pour vivre dans notre temps en toute conscience, au mode présent.

Ainsi, de façon paradoxale, la violence apparente du propos de certaines œuvres de Laura Zimmermann serait source d’apaisement tandis que les propos extérieurement calmes d’autres peintures seraient générateurs d’angoisses existentielles. Francis Bacon – le philosophe, pas le peintre – écrivait : « Celui qui rend violence pour violence ne viole que la loi, et non l’homme. »[8] Notre artiste se place dans l’ombre de ce propos. Elle nappe la violence de douceur et suggère la violence sous des aspects anodins. Tel est le cas de sa série N’oublie pas de rentrer dans laquelle des personnages, visiblement désœuvrés dans un environnement sans intérêt particulier, prennent la pose pour une photographie. L’absence de sujet, le vide narratif incitent le spectateur à rechercher la faille, le détail expressif qui fournira une clé de lecture. Il en trouvera probablement une multitude, certaines débouchant sur des impasses, d’autres permettant d’échafauder les hypothèses les plus folles. Il imaginera des lendemains de fête se muant en cauchemars, des catastrophes latentes, des crimes ignominieux tout juste perpétrés, des secrets inavouables, des joies superficielles dissimulant mal une profonde détresse… Sans en avoir l’air, avec des moyens d’une extrême simplicité, Laura Zimmermann se livre ainsi à un travail de sape de nos certitudes trop bien établies, d’une rationalité tranquillisante, du statut même des images souvent insignifiantes dans nos sociétés qui en regorgent… Écho simultané des propos de Bachelard (« Nous sommes dans un siècle de l’image. Pour le bien comme pour le mal, nous subissons plus que jamais l’action de l’image. »[9]) et de Goethe (« Qu’est-ce que la poésie ? Une pensée dans une image. »[10]) ?

Louis Doucet, janvier 2014

 

[1] In Emilia Galotti.
[2] Une peau de peinture acrylique sortant du pot, dont elle conserve encore la fluidité.
[3] Inquiétante familiarité traduirait mieux le Unheimliche allemand.
[4] In Zur Psychologie des Unheimlichen.
[5] In En vrac.
[6] On pense au propos de Bourdieu : « L’image du jeu est sans doute la moins mauvaise pour évoquer les choses sociales. » in Terrain, mars 1985.
[7] In Le Gai Savoir.
[8] In De dignitate et augmentis scientiarum.
[9] In La Terre et les rêveries de la volonté.
[10] In Maximes et réflexions.